Crowd : La foire et le marché

Le crowdfunding qui se développe à de façon exponentielle est-il un bon en avant, ou en grand recul du financement dans le secteur culturel et plus largement ? Dans quelle mesure est-il acceptable ? honnête ?

Le Crowdfun-quoi ?

Pour ceux qui ne connaitraient pas encore le crowdfunding, il s’agit du financement participatif rendu possible par internet. De nombreux sites se sont ouverts ces dernières années, dont le plus célèbre est Kickstarter (USA) et notre KissKissBankBank national. L’idée est toujours de faire payer collectivement par la communauté quelque chose qu’aucun investisseur ne soutiendrait en bloc. Le terme anglais nous vient de crowd, la foule, et de funding, le financement.
Il ne faut pas le confondre avec le crowdsourcing, terme apparu en premier qui désigne les pratiques d’élaboration collective d’un contenu : wikipédia comme les commentaire d’Amazon.
Je vais pourtant développer ces deux notions conjointement, car les utilisations vertueuses et malhonnêtes existent pour les deux et ont de nombreuses similitudes.

Les typologies de crowdfunding

Il existe plusieurs typologies de crowdfunding, qui ne sont pas toutes respectables au même niveau :

  • Les sites de co-production. Il s’agit de sites qui incitent les utilisateurs à produire un artiste. Le terme de production est abusif, mais il est théoriquement possible de récupérer de l’argent en cas de succès de l’artiste. Les retours ne sont pas intéressants pour les fans, qui sont donc exploités et ce type de financement n’est qu’un déplacement du risque du créateur (et d’un éventuel label producteur) vers son public. Certes, le risque est alors divisé (plus que les revenus, curieusement), mais la pratique n’est pas très honnête
  • Les sites de production à seuil sans date limite. C’est le cas de SellABand.com, un des plus anciens sites de crowdfunding, qui propose de produire un artiste (studio + marketing) à condition que celui-ci reccueille au moins une somme minimale de quelques milliers à plusieurs de dizaines de millliers d’euros. Tout l’argent investi pour un artiste est perdu, sauf s’il atteind le seuil. On fait la encore porter le risque sur les publics, mais en plus, on engraisse le créateur du site, qui peut faire fructifier les milliers de donatation qui n’ont pas franchi le seuil.
  • Les sites généralistes à seuil de déclenchement et à période restreinte : C’est le cas de KissKissBankBank.com et de Kickstarter.com. Les “dons” sont alors des promesses de dons, jusqu’à ce qu’un pallier soit franchi, et à condition qu’il le soit dans un temps limité (en général 2 mois). A mon sens, seul ce qui se fait sur ces sites mérite d’être étudié, tant les autres sont de l’ordre de l’escrocrie légale

Les bonnes idées et leurs applications

Travailler collectivement

Comme pour le crowdsourcing, on peut spontanément penser que toutes les pratiques se valent. Les évaluations produit d’Amazon = un article sur wikipédia. On pourrait penser que ca n’est pas parce qu’une entreprise est commerciale et que l’autre est une fondation que l’apport collectif n’est pas dans les deux cas utiles… En fait, ces deux pratiques n’ont rien à voir. Dans un cas, il s’agit de construction collaborative du savoir commun. Il s’agit d’un processus long d’aller-retours, de contributions, de discussions, qui aboutit à un savoir exhaustif et documenté. Le contenu de wikipédia appartient à tous (de par sa licence libre). Dans le cas d’Amazon, les choses sont radicalement différentes. Il s’agit d’aller commenter la qualité d’un produit. Les tests sont une valeur ajoutée précieuse. Le FNAC à un laboratoire, et des salariés pour réaliser ces tests. Amazon bénéficie de la générosité spontanée de ses clients. Après avoir fait payer ses clients (pour le produit), le site leur demande de travailler gratuitement pour aider l’entreprise à vendre mieux. A la contribution à un bien commun s’oppose la contribution gratuite au bien d’une entreprise.

De même, Google vous demande de travailler pour lui. Et vous le faites tous. A chaque fois que vous devez confirmer une action par un ReCaptcha, vous entrez deux mots. L’un d’eux n’a aucun sens et vous arrache les yeux, l’autre est une capture d’un livre numérisé par GoogleBooks pour lequel la reconnaissance électronique n’a pas fonctionné. Les entreprises traditionnelles payent des gens pour relire les numérisations et corriger les erreurs. Google offre un service gratuit, dans lequel l’utilisateur prouve qu’il est humain, puis travaille bénévolement. Je vous invite à refuser de travailler pour Google (sans être payés) et à rentrer le mot tordu correctement et quelques lettres au hasard pour celui qui est numérisé. Le Captcha fonctionnera (puisque Google ne sait pas ce qu’il y a sur le mot numérisé !)

Dans tous ces cas, il s’agit de demander des taches moindres à de nombreuses personnes pour atteindre quelque chose qui ne serait pas faisable sans des montagnes de billets. Parfois pour le bien de tous (une encyclopédie multilingue sans comparaison), parfois pour le bien d’une entreprise privée.

Payer pour qui ?

Dans le crowdsourcing, le principe est exactement le même. Et la générosité du public est sans faille. je distingue plusieurs niveaux de crowdfunding dans la seule catégorie “acceptable” évoquée plus haut :

  • Création / Finalisation d’une ressource placée sous licence libre : La création a un coût, les personnes qui travaillent doivent être rémunérées, quelles que soient les contreparties (avantage sur les services commerciaux offerts ensuite, la gloire ou des stickers), l’essentiel de l’investissement est rendu à la communauté. Que ce soit une œuvre, un logiciel, un matériel, l’investissement revient à la communauté. Le crowdfunding parfait
  • Ouverture d’une ressource : L’auteur d’une ressource a épuisé la valeur marchande de sa ressource ou ne souhaite ou ne peut plus en assurer le développement, la maintenance; il décide alors d’ouvrir la ressource, et de l’offrir à la communauté contre rémunération. Légitime si la ressource vient d’être créée (cf ci dessus), ça l’est déjà un peu moins si la raison est l’épuisement de l’exploitation commerciale, mais dans tous les cas, il s’agit de mettre en partage une ressource, et si la demande financière n’est pas abusive, ce crowdfunding peut être aussi légitime
  • La pré-vente : Dans ce cas, l’utilisateur utilise le support du crowdfunding, ses potentialités sur les réseaux sociaux et la bonhommie des gens pour tester la viabilité de son offre et remplir son carnet de commandes avant de lancer son activité ou un nouveau produit. La démarche est honnête, du moment que chaque acheteur obtient ce pour quoi il paye. Cependant, c’est ici aussi faire porter le risque sur les acheteurs au lieu du créateur d’entreprise. Néanmoins acceptable dans la mesure ou les limites d’un minimum et dans le temps empêche de bloquer l’argent des acheteurs.
  • Aidez-moi à partir en vacances ! Il s’agit là d’une première grosse dérive du crowdfunding. Certains sont spécialistes de partir au frais du crowd, prétextant l’envoi de quelques photos du périples, voire un DVD pour les chanceux. Ici, la communauté contribue au bonheur égoïste d’une personne, par empathie, et on est sur une des dérives graves du crowdfunding. Une variante célèbre est “payez mon voyage en Avignon, pour m’assurer le succès [tout relatif] que je pense mériter”, “aidez moi à faire un film que je vendrai ensuite en DVD ou à un cinéma ou pas du tout”. A proscrire tout autant. Les dispositifs publics existent et sont nombreux pour payer les artistes sur le budget de l’Etat et nos impôts. Libres à eux de rentrer dans les catégories précédentes en ouvrant leurs œuvres et en développant des modèles alternatifs de financements.
  • L’entreprise qui vous propose de faire son boulot. On atteint ici des sommets. Ils s’agit d’entreprises au modèle bien établi, comme par exemple Universal, dont le boulot est de presser des disques et de vendre de la musique numérique (plus accompagner et rémunérer les artistes… hmm). Universal a récemment annoncé qu’une campagne de crowdfunding allait être lancé pour financer la réédition de vinyles épuisés. L’entreprise qui demande aux clients de payer pour la partie qu’elle devrait normalement assumer est parfaitement inacceptable. Mais la générosité, et la passion des fans devrait assurer des revenus sérieux à Universal, qui ne semble pas valider pour les entreprises le proverbe “le ridicule ne tue pas”… Dommage.

Distinguo

Comme dans le cas du libre et open source, il est important d’observer que la communauté peut réaliser des miracles. Les sommes levées par les meilleurs crowdfundings sont incroyables (on parle de plusieurs millions pour un projet), comme la somme des œuvres et technologies libres ne cessent de croitre. Mais il est vital que les deux ne soient pas distincts. La générosité du public et sa volonté à voir éclore les projets, même sans contrepartie décente est une manne que les entreprises les moins altruistes exploitent sans vergogne. Le financement communautaire ne doit pas servir des intérêts particuliers ou privés, mais bien permettre la création de ressources libres et non propriétaires, qui doivent se tourner vers des financements traditionnels ou ouvrir les ressources créées.

Musées, nous sommes déjà demain !

Jusque là était le musée

Depuis leur création, les missions des musées ont globalement été les suivantes : acquérir et recueillir ce qui peut avoir un quelconque intérêt au regard des collections et des missions confiées, puis conserver ces collections contre les attaques du temps et développer le savoir autour d’elles. Une mission de communication au public lui incombait aussi car ces objets méritent d’être vus par tous, pour le plaisir et la connaissance du grand public.
Les musées ont constitué des collections conséquentes et ne pouvaient en exposer qu’environ 5% dans des expositions conçues pour diffuser le savoir accumulé. Le choix incombait au conservateur de ces collections de montrer l’avancée des connaissances sur une thématique précise, et d’opérer une sélection, tout ne pouvant pas l’être.
L’exposition se construisait en fonction des objets pertinents et exposables. Le musée obéissait à sa mission Malrusienne consistant à communiquer les chef d’œuvres de l’Humanité au plus grand nombre.

Puis Internet survint

Au début du XXIè siècle, Internet survint et offrit des possibilités jamais vues auparavant. Certains musées s’en amusèrent et postèrent des images choisies, l’utilisèrent pour faire leur communication. La plupart l’ignorèrent. D’autres médias bien plus puissants étaient à leur disposition, dans le monde physique, et l’idée de faire du web faire un lieu de savoir ne fut pas envisagée . Puis des avancées se succédèrent. Le web 2.0, -la possibilité donnée à chacun de contribuer sur Internet, même sans connaissances du code-, puis une séparation des données de leur mise en forme, qui permettait d’automatiser la récupération et le traitement des données brutes pour finalement les présenter sous une forme ou une autre. Ces changements sont intervenus en moins de dix ans. Les musées, pour la plupart, n’ont rien changé. Oh, bien sur, ils se sont dotés d’un compte Facebook, sans trop savoir pourquoi. Certains ont poussé le vice jusqu’à se doter d’un compte Pinterest, pour afficher des images des œuvres, pensant que ces outils pourraient attirer du public.

Pourtant le monde numérique n’est pas étranger aux conservateurs et aux musées. La plupart ont compris que la numérisation pourrait leur permettre de conserver ce que le temps finirait par leur reprendre, malgré leurs efforts pour maintenir les collections dans le meilleur état possible.

Une connexion ratée

Dès lors, on aurait pu penser que le musée, disposant de collections intégralement numérisées et d’un site internet, auraient fait la connexion. Les collections numérisées et les données circulant sur le réseau étant de même nature, il aurait pu sembler pertinent de les partager. La diffusion massive que le microfilm ne permettait pas, était rendue possible par la numérisation. Mais non. Pas de lien. Pas de connexion. Pourtant les musées ont tout à gagner à mettre en ligne l’entièreté de leurs collections numérisées sans restriction, sans quoi ils sont amenés à disparaître. La plupart ne le comprennent pas et opposent un refus catégorique face à la mise à disposition gratuite et ouverte des données brutes (démarche Open Data). Pour justifier leur refus de montrer leurs collections sur internet, de nombreux musées avancent les arguments suivants :

La fréquentation du musée va baisser

Cette crainte est celle qui est la plus souvent avancée en premier. Elle porte en elle une première contradiction facile à démonter : si la fréquentation baisse mais que les œuvres sont davantages vues, les musées ne devraient-il pas être ravis de la meilleure visibilité des collections, qu’ils peuvent alors entretenir, exposer, prêter (louer) encore plus librement ? Cette crainte cache une inquiétude forte pour les finances (bien que les entrées de la plupart des musées ne soient qu’une infime partie de leurs recettes). Pourtant il n’existe à ma connaissance aucune étude justifiant cette théorie de la perte de revenus. On sait déjà dans le secteur des industries culturelles (mais on essaye de ne pas trop y penser) que ceux qui pratiquent les échanges non marchands sont aussi ceux qui consomment le plus par ailleurs. Il me semble d’autant plus évident, dans le contexte d’un musée, où la photographie d’une œuvre et l’œuvre ont moins en commun qu’un film sur un ou l’autre écran, et que la musique, numérisée et compressée de toute façon. L’idée que le musée perdrait des visiteurs si les œuvres étaient visibles en ligne me parait aussi absurde que celle consistant à croire que l’artiste perdrait des entrées au concert lorsque sa musique passe à la radio. La vue de Guernica (de toute façon déjà reproduite des milliers de fois) dans un livre sur un écran de toute façon trop petit n’a rien à voir avec l’expérience de se retrouver face à ce tableau immense au Musée Reina Sofía.

Il est impossible de faire de la médiation autour des collections

Autre argument intéressant, car il est au cœur des questions du Libre, à mon avis. L’impossibilité de faire de la médiation autour des œuvres soulève la nécessité de cette médiation. Pourtant la plupart des musées autorisent les visites sans guide, sans audioguide, bref, sans médiation, à l’exception peut-être des introductions à l’entrée de chaque salle. Il est donc possible (et la large majorité le fait) de profiter des collections sans avoir l’apport de connaissances (parfois étouffantes, parfois douteuses) des (audio)guides… Et revenir à l’idée que le spectateur peut profiter de sa visite malgré l’absence de connaissance. Peut-être ne verra-t-il pas tout, peut-être s’intéressera-t-il moins à certaines œuvres, mais au moins, la visite restera un plaisir. Il est temps de venir à bout de la “rentabilité” d’une visite, qui doit nécessairement se solder par un apprentissage, sans quoi elle a été vaine. La visite doit être avant tout un plaisir. Certains ont un vrai plaisir à apprendre, d’autres juste à contempler en paix les collections. Internet permet cela. Libre à eux de lire et écouter les ajouts du musée, ou non. De la même façon, ils sont libres d’aller directement à la dernière salle (comme le font de toute façon de nombreux touristes qui courent à travers les salles du Louvre pour atteindre la Joconde). Il est question ici du choix du visiteur de s’emparer comme il le souhaite des propositions de médiation du musée, et non pas de les subir.

Le problème du choix

C’est là le point d’achoppement ultime. Si toutes les collections sont numérisées et en ligne, qu’advient-il du choix du conservateur et du directeur d’exposition, quel regard sur ces œuvres, quelle cohérence ? La question qui se pose est celle de l’éditorialisation des collections. Quel choix faire dans un monde infini ou presque (encore une fois, 95% des collections sont constamment en réserve). Et c’est la compréhension d’Internet même qui est ici en jeu.
A l’instar d’Europeana, libre à eux de mettre en place des expositions numériques; libre à nous de les regarder, ou d’aller voir uniquement les collections, voire de créer nous même les expositions qui nous semblent pertinentes, au fil de notre navigation ou en créant notre propre page.

Les musées doivent aujourd’hui accepter de perdre le monopole de l’éditorialisation. Ils n’ont aucun droit sur les œuvres (malgré ce que pourraient laisser croire les nombreuses interdictions abusives de photographier les œuvres ou l’appropriation abusive des numérisation d’œuvres tombées dans le domaine public). Les œuvres vont donc petit à petit se retrouver sur le web. Wikipedia, archive.org, mais aussi et surtout google image. Si les musées ferment leur collections numériques, alors les images seront tout de même visibles, mais il sera plus difficile de faire le lien avec le musée, d’inciter à voir plus, à en savoir plus, et de faire circuler la connaissance accumulée sur les collections.
De plus la tendance des moteurs de recherche est de mettre en avant les stars, quelques chef d’œuvre célèbres, hors de toute cohérence. Les expositions proposées en ligne par le musée comme par les contributeurs proposent des contenus bien plus diversifiés et riches, et permettent à tous de voir ou comprendre les œuvres. S’ils n’ouvrent pas leurs collections, les musées seront (resteront) invisibles, perdus dans l’abondance et l’impression donnée d’exhaustivité.

De la vérité

Les musées (comme d’autres) doivent comprendre qu’Internet n’est pas un média unidirectionnel. Il est le seul média qui autorise davantage qu’une lecture passive et c’est pour cela qu’il révolutionne les usages, tout en questionnant les modèles. Sur la toile, le savoir n’est pas alloué de fait aux experts. Ils y contribuent, mais c’est la foule (crowd en anglais) qui apporte la qualité et le choix. Et le savoir collectif est immense. Internet renverse l’autorité des savants, dans ce qu’ils sont la seule référence. Pas que quiconque puisse devenir conservateur sans formation, mais que l’intelligence collective puisse largement dépasser celle d’une personne seule.
La crainte exprimée de quelques employés de musée récemment est toujours peu ou prou la suivante : “oui mais s’ils mentent, s’ils se trompent”. Et bien ouvrez plus ! Plus une ressource est accessible, ouverte et consultée et moins elle comporte d’erreur. Les serveurs des plus grosses entreprises du monde sont quasiment toutes sous Linux, système d’exploitation libre, parce que si une erreur figure dans le code, la communauté peut la détecter et la corriger plus rapidement. Une erreur sur une page de wikipédia d’un article un tant soit peu lu est corrigée très rapidement.

La fin d’un monde

Les arguments avancés sont fallacieux. Ils cachent une réelle inquiétude, justifiée au demeurant, de perdre le contrôle de la connaissance. Les musées doivent s’adapter pour le rester au XXIè siècle. Il s’agit d’intégrer qu’Internet renverse le rapport, accepter que le “visiteur en ligne” n’est pas un visiteur de seconde classe, mais un visiteur en puissance
Ouvrir les collections, permettre à tous de partager l’art et la connaissance, d’en créer, voire même à terme réussir à l’intégrer sont les missions que le musée doit se donner. La plupart d’entre eux en sont loin, et apposent indument des droits sur les numérisations de collections issues du domaine public, pour tenter de conserver leur monopole quelques instants supplémentaires ; Stratégie de perdants. D’autres ont au contraire développé des outils, permettant de voir les œuvres et de les réutiliser dans des créations contemporaines. Cette ouverture incite à aller voir les œuvres, à se les approprier, voire à en produire d’autres; elle assure aussi une audience au musée, sans même son intervention. Il est temps de changer de paradigme

Vocable (ou comment se faire des ennemis) – n°1 : tuer le créateur

Commençons donc par le créateur. Pas celui dont nous ne discuterons pas l’existence ici, et que vous prierez vendredi, samedi, dimanche ou pas, selon vos préférences ; non, l’autre. Celui que nous nommerons à partir de maintenant “artiste”. Vous noterez la minuscule.

Cette introduction n’est pas fortuite, puisque le terme de créateur est clairement emprunté au vocabulaire divin. La première définition de “création” est “faire quelque chose à partir de rien” (au commencement, il n’y avait rien. etc.). Je propose donc la thèse suivante :

L’artiste qui prétend créer, au sens où il ferait quelque chose à partir de rien est ou un ignorant, ou un mégalomane (ignorant).

En effet, il commence à être délicat d’ignorer les 4000 ans d’arts répertoriés, classifiés, théorisés, exposés, enseignés… Il est impossible, aujourd’hui, de créer sans avoir vu une partie de ce patrimoine et de fait, de concevoir quelque œuvre sans avoir, consciemment ou inconsciemment intégré quelque élément extérieur. En réalité, sans avoir uniquement composé avec des éléments pré-existants.

Il y a certes un “style” propre à chacun. Chaque artiste apporte sa sensibilité, et sa personne dans l’œuvre qu’il crée. Pourtant rien n’est à lui. C’est dans la répétition qu’il a développé sa capacité à exprimer sa personnalité. Ainsi, l’auteur n’a jamais créé de mot, et quand bien même il en aurait composé un, c’est toujours à partir de mots pré-existants. Il a composé avec des éléments existants, quelque chose d’original, certes, agréable et/ou pertinent à lire, mais n’a fait qu’exprimer une idée sous une forme particulière. La linguistique a prouvé que l’on pense dans une langue. C’est à dire que les concepts et la capacité à les envisager sont dépendants de la capacité à les formuler (les fameuses variations de blancs chez les inuits). En quoi l’art s’extrairait-il de cette logique ? Pourquoi l’artiste serait-il capable de penser hors des concepts que lui permet d’envisager sa société ? Comment pourrait-il concevoir, sans les fondements, les bases techniques, conceptuelles qui l’ont précédé, une quelconque œuvre ?

Il ne reste alors que la mégalomanie. La prétention folle de croire que l’on est le premier, le seul à pouvoir exprimer une idée, une forme, et qui plus est sans aucune référence. Car c’est le sens du mot création, du créateur. La croyance qu’il recouvre est tellement évidente que sa remise en cause même est une hérésie.

Il en va de même dans les autres arts. J’entends les esprits chagrins prétendre qu’il n’y aurait pas eu d’autre Picasso. J’en suis le premier convaincu. Mais j’affirme aussi que les expressions qu’il a développées s’inscrivaient dans le mouvement cubiste plus large que lui et que ses idéaux politiques étaient partagés par de nombreux autres artistes. Il n’est pas ici question de prétendre que tout le monde eût pu peindre Guernica. Ni même quelqu’un d’autre. L’apport de Picasso est indéniable. Mais je souhaite simplement rappeler qu’il n’a pas produit ces œuvres à partir de rien : il n’a pas créé.

Les mêmes esprits chagrins me reprocheront de jouer sur les mots. Après tout, si artiste et créateur sont devenus synonymes, pourquoi ne pas utiliser l’un pour l’autre? Parce que l’un entretient la mégalomanie de l’artiste, et sa conviction intime et profonde qu’il est différent, supérieur, détaché. Je reviendrai dans des prochains articles sur la proximité essentielle entre artiste et artisan, et sur les termes de “propriété intellectuelle” (oxymore que je chercherai aussi à tuer) et de “production” (que je veux dès à présent reprendre au lexique capitaliste, pour l’utiliser mieux).