Vocable (ou comment se faire des ennemis) – n°1 : tuer le créateur

Commençons donc par le créateur. Pas celui dont nous ne discuterons pas l’existence ici, et que vous prierez vendredi, samedi, dimanche ou pas, selon vos préférences ; non, l’autre. Celui que nous nommerons à partir de maintenant “artiste”. Vous noterez la minuscule.

Cette introduction n’est pas fortuite, puisque le terme de créateur est clairement emprunté au vocabulaire divin. La première définition de “création” est “faire quelque chose à partir de rien” (au commencement, il n’y avait rien. etc.). Je propose donc la thèse suivante :

L’artiste qui prétend créer, au sens où il ferait quelque chose à partir de rien est ou un ignorant, ou un mégalomane (ignorant).

En effet, il commence à être délicat d’ignorer les 4000 ans d’arts répertoriés, classifiés, théorisés, exposés, enseignés… Il est impossible, aujourd’hui, de créer sans avoir vu une partie de ce patrimoine et de fait, de concevoir quelque œuvre sans avoir, consciemment ou inconsciemment intégré quelque élément extérieur. En réalité, sans avoir uniquement composé avec des éléments pré-existants.

Il y a certes un “style” propre à chacun. Chaque artiste apporte sa sensibilité, et sa personne dans l’œuvre qu’il crée. Pourtant rien n’est à lui. C’est dans la répétition qu’il a développé sa capacité à exprimer sa personnalité. Ainsi, l’auteur n’a jamais créé de mot, et quand bien même il en aurait composé un, c’est toujours à partir de mots pré-existants. Il a composé avec des éléments existants, quelque chose d’original, certes, agréable et/ou pertinent à lire, mais n’a fait qu’exprimer une idée sous une forme particulière. La linguistique a prouvé que l’on pense dans une langue. C’est à dire que les concepts et la capacité à les envisager sont dépendants de la capacité à les formuler (les fameuses variations de blancs chez les inuits). En quoi l’art s’extrairait-il de cette logique ? Pourquoi l’artiste serait-il capable de penser hors des concepts que lui permet d’envisager sa société ? Comment pourrait-il concevoir, sans les fondements, les bases techniques, conceptuelles qui l’ont précédé, une quelconque œuvre ?

Il ne reste alors que la mégalomanie. La prétention folle de croire que l’on est le premier, le seul à pouvoir exprimer une idée, une forme, et qui plus est sans aucune référence. Car c’est le sens du mot création, du créateur. La croyance qu’il recouvre est tellement évidente que sa remise en cause même est une hérésie.

Il en va de même dans les autres arts. J’entends les esprits chagrins prétendre qu’il n’y aurait pas eu d’autre Picasso. J’en suis le premier convaincu. Mais j’affirme aussi que les expressions qu’il a développées s’inscrivaient dans le mouvement cubiste plus large que lui et que ses idéaux politiques étaient partagés par de nombreux autres artistes. Il n’est pas ici question de prétendre que tout le monde eût pu peindre Guernica. Ni même quelqu’un d’autre. L’apport de Picasso est indéniable. Mais je souhaite simplement rappeler qu’il n’a pas produit ces œuvres à partir de rien : il n’a pas créé.

Les mêmes esprits chagrins me reprocheront de jouer sur les mots. Après tout, si artiste et créateur sont devenus synonymes, pourquoi ne pas utiliser l’un pour l’autre? Parce que l’un entretient la mégalomanie de l’artiste, et sa conviction intime et profonde qu’il est différent, supérieur, détaché. Je reviendrai dans des prochains articles sur la proximité essentielle entre artiste et artisan, et sur les termes de “propriété intellectuelle” (oxymore que je chercherai aussi à tuer) et de “production” (que je veux dès à présent reprendre au lexique capitaliste, pour l’utiliser mieux).

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