Musées, nous sommes déjà demain !

Jusque là était le musée

Depuis leur création, les missions des musées ont globalement été les suivantes : acquérir et recueillir ce qui peut avoir un quelconque intérêt au regard des collections et des missions confiées, puis conserver ces collections contre les attaques du temps et développer le savoir autour d’elles. Une mission de communication au public lui incombait aussi car ces objets méritent d’être vus par tous, pour le plaisir et la connaissance du grand public.
Les musées ont constitué des collections conséquentes et ne pouvaient en exposer qu’environ 5% dans des expositions conçues pour diffuser le savoir accumulé. Le choix incombait au conservateur de ces collections de montrer l’avancée des connaissances sur une thématique précise, et d’opérer une sélection, tout ne pouvant pas l’être.
L’exposition se construisait en fonction des objets pertinents et exposables. Le musée obéissait à sa mission Malrusienne consistant à communiquer les chef d’œuvres de l’Humanité au plus grand nombre.

Puis Internet survint

Au début du XXIè siècle, Internet survint et offrit des possibilités jamais vues auparavant. Certains musées s’en amusèrent et postèrent des images choisies, l’utilisèrent pour faire leur communication. La plupart l’ignorèrent. D’autres médias bien plus puissants étaient à leur disposition, dans le monde physique, et l’idée de faire du web faire un lieu de savoir ne fut pas envisagée . Puis des avancées se succédèrent. Le web 2.0, -la possibilité donnée à chacun de contribuer sur Internet, même sans connaissances du code-, puis une séparation des données de leur mise en forme, qui permettait d’automatiser la récupération et le traitement des données brutes pour finalement les présenter sous une forme ou une autre. Ces changements sont intervenus en moins de dix ans. Les musées, pour la plupart, n’ont rien changé. Oh, bien sur, ils se sont dotés d’un compte Facebook, sans trop savoir pourquoi. Certains ont poussé le vice jusqu’à se doter d’un compte Pinterest, pour afficher des images des œuvres, pensant que ces outils pourraient attirer du public.

Pourtant le monde numérique n’est pas étranger aux conservateurs et aux musées. La plupart ont compris que la numérisation pourrait leur permettre de conserver ce que le temps finirait par leur reprendre, malgré leurs efforts pour maintenir les collections dans le meilleur état possible.

Une connexion ratée

Dès lors, on aurait pu penser que le musée, disposant de collections intégralement numérisées et d’un site internet, auraient fait la connexion. Les collections numérisées et les données circulant sur le réseau étant de même nature, il aurait pu sembler pertinent de les partager. La diffusion massive que le microfilm ne permettait pas, était rendue possible par la numérisation. Mais non. Pas de lien. Pas de connexion. Pourtant les musées ont tout à gagner à mettre en ligne l’entièreté de leurs collections numérisées sans restriction, sans quoi ils sont amenés à disparaître. La plupart ne le comprennent pas et opposent un refus catégorique face à la mise à disposition gratuite et ouverte des données brutes (démarche Open Data). Pour justifier leur refus de montrer leurs collections sur internet, de nombreux musées avancent les arguments suivants :

La fréquentation du musée va baisser

Cette crainte est celle qui est la plus souvent avancée en premier. Elle porte en elle une première contradiction facile à démonter : si la fréquentation baisse mais que les œuvres sont davantages vues, les musées ne devraient-il pas être ravis de la meilleure visibilité des collections, qu’ils peuvent alors entretenir, exposer, prêter (louer) encore plus librement ? Cette crainte cache une inquiétude forte pour les finances (bien que les entrées de la plupart des musées ne soient qu’une infime partie de leurs recettes). Pourtant il n’existe à ma connaissance aucune étude justifiant cette théorie de la perte de revenus. On sait déjà dans le secteur des industries culturelles (mais on essaye de ne pas trop y penser) que ceux qui pratiquent les échanges non marchands sont aussi ceux qui consomment le plus par ailleurs. Il me semble d’autant plus évident, dans le contexte d’un musée, où la photographie d’une œuvre et l’œuvre ont moins en commun qu’un film sur un ou l’autre écran, et que la musique, numérisée et compressée de toute façon. L’idée que le musée perdrait des visiteurs si les œuvres étaient visibles en ligne me parait aussi absurde que celle consistant à croire que l’artiste perdrait des entrées au concert lorsque sa musique passe à la radio. La vue de Guernica (de toute façon déjà reproduite des milliers de fois) dans un livre sur un écran de toute façon trop petit n’a rien à voir avec l’expérience de se retrouver face à ce tableau immense au Musée Reina Sofía.

Il est impossible de faire de la médiation autour des collections

Autre argument intéressant, car il est au cœur des questions du Libre, à mon avis. L’impossibilité de faire de la médiation autour des œuvres soulève la nécessité de cette médiation. Pourtant la plupart des musées autorisent les visites sans guide, sans audioguide, bref, sans médiation, à l’exception peut-être des introductions à l’entrée de chaque salle. Il est donc possible (et la large majorité le fait) de profiter des collections sans avoir l’apport de connaissances (parfois étouffantes, parfois douteuses) des (audio)guides… Et revenir à l’idée que le spectateur peut profiter de sa visite malgré l’absence de connaissance. Peut-être ne verra-t-il pas tout, peut-être s’intéressera-t-il moins à certaines œuvres, mais au moins, la visite restera un plaisir. Il est temps de venir à bout de la “rentabilité” d’une visite, qui doit nécessairement se solder par un apprentissage, sans quoi elle a été vaine. La visite doit être avant tout un plaisir. Certains ont un vrai plaisir à apprendre, d’autres juste à contempler en paix les collections. Internet permet cela. Libre à eux de lire et écouter les ajouts du musée, ou non. De la même façon, ils sont libres d’aller directement à la dernière salle (comme le font de toute façon de nombreux touristes qui courent à travers les salles du Louvre pour atteindre la Joconde). Il est question ici du choix du visiteur de s’emparer comme il le souhaite des propositions de médiation du musée, et non pas de les subir.

Le problème du choix

C’est là le point d’achoppement ultime. Si toutes les collections sont numérisées et en ligne, qu’advient-il du choix du conservateur et du directeur d’exposition, quel regard sur ces œuvres, quelle cohérence ? La question qui se pose est celle de l’éditorialisation des collections. Quel choix faire dans un monde infini ou presque (encore une fois, 95% des collections sont constamment en réserve). Et c’est la compréhension d’Internet même qui est ici en jeu.
A l’instar d’Europeana, libre à eux de mettre en place des expositions numériques; libre à nous de les regarder, ou d’aller voir uniquement les collections, voire de créer nous même les expositions qui nous semblent pertinentes, au fil de notre navigation ou en créant notre propre page.

Les musées doivent aujourd’hui accepter de perdre le monopole de l’éditorialisation. Ils n’ont aucun droit sur les œuvres (malgré ce que pourraient laisser croire les nombreuses interdictions abusives de photographier les œuvres ou l’appropriation abusive des numérisation d’œuvres tombées dans le domaine public). Les œuvres vont donc petit à petit se retrouver sur le web. Wikipedia, archive.org, mais aussi et surtout google image. Si les musées ferment leur collections numériques, alors les images seront tout de même visibles, mais il sera plus difficile de faire le lien avec le musée, d’inciter à voir plus, à en savoir plus, et de faire circuler la connaissance accumulée sur les collections.
De plus la tendance des moteurs de recherche est de mettre en avant les stars, quelques chef d’œuvre célèbres, hors de toute cohérence. Les expositions proposées en ligne par le musée comme par les contributeurs proposent des contenus bien plus diversifiés et riches, et permettent à tous de voir ou comprendre les œuvres. S’ils n’ouvrent pas leurs collections, les musées seront (resteront) invisibles, perdus dans l’abondance et l’impression donnée d’exhaustivité.

De la vérité

Les musées (comme d’autres) doivent comprendre qu’Internet n’est pas un média unidirectionnel. Il est le seul média qui autorise davantage qu’une lecture passive et c’est pour cela qu’il révolutionne les usages, tout en questionnant les modèles. Sur la toile, le savoir n’est pas alloué de fait aux experts. Ils y contribuent, mais c’est la foule (crowd en anglais) qui apporte la qualité et le choix. Et le savoir collectif est immense. Internet renverse l’autorité des savants, dans ce qu’ils sont la seule référence. Pas que quiconque puisse devenir conservateur sans formation, mais que l’intelligence collective puisse largement dépasser celle d’une personne seule.
La crainte exprimée de quelques employés de musée récemment est toujours peu ou prou la suivante : “oui mais s’ils mentent, s’ils se trompent”. Et bien ouvrez plus ! Plus une ressource est accessible, ouverte et consultée et moins elle comporte d’erreur. Les serveurs des plus grosses entreprises du monde sont quasiment toutes sous Linux, système d’exploitation libre, parce que si une erreur figure dans le code, la communauté peut la détecter et la corriger plus rapidement. Une erreur sur une page de wikipédia d’un article un tant soit peu lu est corrigée très rapidement.

La fin d’un monde

Les arguments avancés sont fallacieux. Ils cachent une réelle inquiétude, justifiée au demeurant, de perdre le contrôle de la connaissance. Les musées doivent s’adapter pour le rester au XXIè siècle. Il s’agit d’intégrer qu’Internet renverse le rapport, accepter que le “visiteur en ligne” n’est pas un visiteur de seconde classe, mais un visiteur en puissance
Ouvrir les collections, permettre à tous de partager l’art et la connaissance, d’en créer, voire même à terme réussir à l’intégrer sont les missions que le musée doit se donner. La plupart d’entre eux en sont loin, et apposent indument des droits sur les numérisations de collections issues du domaine public, pour tenter de conserver leur monopole quelques instants supplémentaires ; Stratégie de perdants. D’autres ont au contraire développé des outils, permettant de voir les œuvres et de les réutiliser dans des créations contemporaines. Cette ouverture incite à aller voir les œuvres, à se les approprier, voire à en produire d’autres; elle assure aussi une audience au musée, sans même son intervention. Il est temps de changer de paradigme

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